Le Bwiti est la grande voie initiatique du Gabon : un ensemble de rites, de savoirs et de chants dont l'entrée passe par l'initiation et par le bois sacré, la racine de l'iboga. Mais « le Bwiti » n'existe pas au singulier : il y a des Bwiti, des courants nés à des époques différentes, chez des peuples différents, qui se répondent comme les branches d'un même arbre. Ce guide les présente un à un, avec leurs dates, d'après les travaux des ethnographes qui les ont documentés : André Raponda-Walker et Roger Sillans, Otto Gollnhofer et Julien Bonhomme.
L'iboga, la racine commune
Tout commence par une plante : Tabernanthe iboga, arbuste du sous-bois équatorial dont l'écorce de racine, râpée, ouvre à l'initié la vision et la mémoire. La tradition gabonaise en attribue la découverte aux Babongo, les peuples de la forêt, qui l'auraient transmise aux Mitsogo et aux Apindji du Gabon central. L'iboga est à la fois remède, sacrement et voie de connaissance ; l'État gabonais l'a reconnu comme élément de son patrimoine culturel national en 2000. Sans iboga, pas de Bwiti : toutes les branches de l'arbre se nourrissent de cette racine.
Deux siècles de Bwiti en huit dates
Temps anciens
Dans la forêt du Gabon central, les Babongo, que la tradition crédite de la découverte de l'iboga, transmettent l'usage du bois sacré aux peuples voisins.
XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles
Chez les Mitsogo et les Apindji de la Ngounié, le Bwiti des origines, le Disumba, structure la société des initiés : le corps de rites le plus ancien attesté par les ethnographes.
XIXᵉ siècle
Par les routes du commerce, la connaissance de l'iboga et des rites circule vers la côte. À la Pointe-Denis, la tradition de la Maison Assiga fait du bâtiment photographié dès 1861 le temple du roi Denis.
Vers 1890-1910
Au contact des chantiers, des missions et des migrations, le Bwiti gagne l'Estuaire et le nord du pays : les voies issues du tronc Disumba se diffusent bien au-delà de leur berceau.
1920-1950
Combattu un temps par les missions et l’administration coloniale, le Bwiti se maintient et se développe, du Gabon central jusqu’aux abords de Libreville.
1958-1962
En 1962, André Raponda-Walker et Roger Sillans publient Rites et croyances des peuples du Gabon, somme de référence sur les rites et les initiations du pays.
2000
L'État gabonais reconnaît l'iboga comme élément de son patrimoine culturel national.
Aujourd'hui
Disumba, Missoko, Ngondet, branches familiales comme l’Omengo de la Maison Assiga : les voies du Bwiti restent vivantes, du Gabon central à la Pointe-Denis.
Le tronc : le Disumba des Mitsogo et des Apindji
Le corps de rites le plus ancien attesté est le Bwiti Disumba, chez les Mitsogo et les Apindji de la région de la Ngounié, au Gabon central. C'est une société d'initiés : l'homme y entre par la manducation de l'iboga, y reçoit la vision fondatrice, puis avance de grade en grade dans la connaissance des origines. Otto Gollnhofer et Roger Sillans, qui ont consacré leur carrière aux Mitsogo, en ont décrit l'architecture rituelle : le temple (l'ebandza), le poteau central, le feu, la harpe. Toutes les autres branches du Bwiti se rattachent, de près ou de loin, à ce tronc.

Missoko, la voie des guérisseurs
Du même monde mitsogo procède le Bwiti Missoko (ou Misoko), la voie des ngangas : guérisseurs, voyants et maîtres du diagnostic. Là où le Disumba est d'abord une société de la connaissance des origines, le Missoko est tourné vers le soin : on y entre souvent pour être guéri, comprendre l'origine d'un malheur ou recevoir la charge de guérir à son tour. L'anthropologue Julien Bonhomme en a décrit le parcours initiatique dans Le miroir et le crâne (2006), l'étude de référence sur cette branche. C'est à ce courant que se rattache l'initiation transmise par la Maison Assiga, qui accueille l'initiation de la Pointe-Denis. Jacques Makaya Zimamo, descendant du roi Denis et fils de la princesse Marie-Anne Ankombie Rapontchombo II, est consacré au Bwiti Missoko ; dans les veillées de la Maison, il est accompagné des pères spirituels du Missoko, notamment Jérôme Mouele Niangou Niangou, dont le portrait est à lire sur ce site. L'article dédié : Le Bwiti Missoko, la voie des guérisseurs ; sur la branche de ses pères spirituels, voir aussi le Bwiti Ngondet.
Les sociétés sœurs de la côte

Chez les Myènè de la côte, le Bwiti voisine avec des sociétés initiatiques qui ne sont pas des branches du Bwiti mais dialoguent avec lui : l'Ombwiri, culte thérapeutique des génies des eaux ; le Ndjembè, société des femmes ; les sociétés du masque blanc okuyi, dont les danses accompagnent deuils et célébrations. Raponda-Walker et Sillans les décrivent longuement dans Rites et croyances des peuples du Gabon. À la Pointe-Denis, ces traditions de la côte et le Bwiti se rencontrent sous l'autorité du trône du roi Denis, comme le racontent l'article sur les Mpongwè et celui sur le Bwiti Omengo.
L'arbre des courants
Et l'Omengo dans tout cela ?
Au-delà des grands courants, le Bwiti vit de branches familiales : des lignées de gardiens qui transmettent, de génération en génération, une voie propre, ses chants et ses règles. L'Omengo de la Maison Assiga, transmis à la Pointe-Denis depuis le roi Denis Rapontchombo et rattaché au courant Missoko, en est une : son histoire est racontée dans l'article qui lui est consacré. C'est aussi la tradition du clan que d'inviter au temple les grands bwitistes des autres branches, Missoko, Ngondet ou Apindji : sous l'arbre, les voies se répondent.
Sources
- André Raponda-Walker et Roger Sillans, Rites et croyances des peuples du Gabon, Paris, Présence africaine, 1962 : archive.org ; compte rendu dans L'Homme, 1963 : Persée.
- Julien Bonhomme, Le miroir et le crâne. Parcours initiatique du Bwete Misoko (Gabon), Paris, CNRS Éditions / Éditions de la MSH, 2006.
- Otto Gollnhofer et Roger Sillans, La mémoire d'un peuple. Ethno-histoire des Mitsogho, ethnie du Gabon central, Paris, Présence africaine, 1997.
- Sur le temple de la Pointe-Denis et la transmission de la Maison : Le temple Bwiti du roi Denis et Le Bwiti Omengo de la Maison Assiga ; la lecture du bâtiment de 1861 comme temple et la branche Omengo relèvent de la tradition orale de la Maison Rapontchombo, présentées comme telles.
- Objets et instruments cités : page Archives, avec les numéros d'inventaire des musées.